Méditations Percheronnes

21 octobre 2017

Les envoûtés...

les envoutés affiche

Certes, l'expo est terminée mais je voulais tout de même en dire quelques mots....petite retrospective:

 

Prenez une bille, placez-la à l’endroit indiqué par les panneaux et suivez-la vers les sous-sols du château de La Loupe… Les enfants respectent la consigne, ils suivent la bille, je les suis.

Nous voilà dans un endroit curieux, rouge, sanguin, je dirai même « globulesque » pour les œuvres d’Alain Isenegger, l’envoûtement est immédiat sous les voûtes de ces souterrains. Etranges œuvres peintes, sculptées, photographiées et virtualisées, de drôles de créatures, de la musique…ensorcelante….  et pour le plaisir des plus petits ( les miens - 5 et 7 ans - ont vraiment adoré et moi aussi !) les oubliettes réaménagées en antre aux sorcières, approchez vos oreilles des murs et écoutez-les chuchoter….petits frissons assurés.

 5 artistes : Philippe Belleney, Mélanie Casano, Alain Isenegger, Didier Leplat et Marie VBD et beaucoup de plaisir lors de cette visite de l’exposition « Les envoûtés » des Indépendants du Perche, merci à eux.

 

En lien une vidéo de l’expo et le site l’ego du moi(s) récemment découvert et vraiment super.

http://www.lareopage.com/egodumois/octobre2017/

https://www.youtube.com/watch?v=_XzR5NrGFws

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04 octobre 2017

Le temps perdu

Je suis peu présente sur mon blog ces derniers temps...à la recherche d'un peu de temps!

 

Le temps perdu

Sonnet.

 

Si peu d'œuvres pour tant de fatigue et d'ennui !

De stériles soucis notre journée est pleine :

Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine,

Nous pousse, nous dévore, et l'heure utile a fui...

 

« Demain ! J'irai demain voir ce pauvre chez lui,

Demain je reprendrai ce livre ouvert à peine,

Demain je te dirai, mon âme, où je te mène,

Demain je serai juste et fort... pas aujourd'hui. »

 

Aujourd'hui, que de soins, de pas et de visites !

Oh ! L'implacable essaim des devoirs parasites

Qui pullulent autour de nos tasses de thé !

 

Ainsi chôment le cœur, la pensée et le livre,

Et, pendant qu'on se tue à différer de vivre,

Le vrai devoir dans l'ombre attend la volonté.

 

 

 René-François Sully Prudhomme (1839-1907)

 Recueil : Les vaines tendresses (1875).

 

foret chateauneuf,©Patrick

 

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22 septembre 2017

Chant d'automne

Chant d’automne

 

I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;

Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !

J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres

Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,

Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,

Et, comme le soleil dans son enfer polaire,

Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.

J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;

L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.

Mon esprit est pareil à la tour qui succombe

Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,

Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.

Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !

Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

II

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,

Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,

Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,

Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre cœur ! soyez mère,

Même pour un ingrat, même pour un méchant ;

Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère

D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !

Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,

Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,

De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !

 

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

 

tournesol en deuil, fin de l'été, ©Patrick

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06 septembre 2017

1er mercredi du mois, septembre: que lisez-vous?

Livre-ouvert-

Dans les romans historiques depuis les vacances et pour ce début septembre, je redécouvre le Moyen-Âge et le Second Empire avec beaucoup de plaisir. Je ne manquerai pas de laisser un avis sur ces lectures quand elles seront terminées et quand la rentrée sera digérée !

Et vous, que lisez-vous ?

 

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04 septembre 2017

Issigeac: la saucisse et le poète entre parenthèse.

Isssigeac près de Bergerac en Dordogne, pays des bastides médiévales. On y va en famille, on y mange et on y boit le vin du producteur d’à côté, papilles en extase. On s’y promène, le regard curieux et émerveillé de tout. Chaque rue, chaque passage nous raconte une histoire. Ici, au milieu d’une petite place entourée de tilleuls délicieusement odorants, un puit au mécanisme encore intact, les enfants se font alors pompistes et s’imaginent l’époque où l’on allait puiser l’eau du quotidien. Un peu plus loin, on s’engage dans un enchevêtrement de ruelles gravillonnées où se succèdent des maisons à encorbellement magnifiques. On discute de tout et de rien, on flâne, on rêve, l’esprit se voudrait poète, l’endroit d’ailleurs est source d’inspiration, on retrouve une plaque vissée à l’angle d’un passage sur un certain Jean CHEVRE, écrivain et poète du village, on sourit à la lecture du nom de famille, le nom commun ayant été le quotidien familial jusqu’à peu. Quelques pas après, on se retrouve face à la rue de la saucisse. « La saucisse » surnom donné à une femme du village au début du 20ème siècle. Alors, on lit attentivement la plaque apposée sur le mur, on s’étonne, on s’indigne et enfin on s’attriste du malheureux destin de cette vie. Petite anecdote historique mais grande discussion qui s’en suit !

On continue d’avancer, les yeux partout, vers le haut en admiration devant le bâtit, à droite sur une petite cour joliment ornée de fleurs, à gauche sur un chat ronronnant en boule dans une jardinière, les enfants s’y arrêtent : on touche avec les yeux pas avec les mains, il est trop bien pour qu’on le dérange. Là, dans un angle de deux ruelles escarpées, un jardin un peu à l’écart, l’herbe de ce petit carré ne voit presque pas le ciel, complètement surplombée par une tonnelle de vigne. Les grappes de raisins sont énormes, il y en a à profusion, les fruits finissent de murir sous le soleil plombant de ce début d’après-midi d’Août et on aimerait les cueillir mais la grille se fait protectrice. A l’entrée de la tonnelle une ardoise est posée, il est écrit « la parenthèse ». Le photographe qui nous accompagne s’arrête, se positionne, il prend son temps. Il faut calculer l’angle de vue, la lumière…on se moque un peu de lui et de sa pose, gentiment. Prendre une grappe de raisin en photo, pourquoi ? « Ce n’est pas tant la grappe que je photographie, c’est son âme qu’il faut voir », alors on sourit à cette réponse et un compère de balade de répondre « moi, j’y vois une future bouteille de vin !», sourires de nouveau. C’est ce que je trouve beau et que j’aime en toute chose : chacun y voit ce qu’il veut. On reprend le cours de la promenade, le village n’est pas grand et déjà on laisse dernière nous le poète, la saucisse et la parenthèse se referme. Bel après-midi de fin de vacances, beau souvenir en ce jour de rentrée.

 

 

la saucisse, © patrick

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

miroir sans tain, jean chevre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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06 août 2017

En vacances...

Une petite pause s'impose... un peu de repos au calme, de la lecture, des balades et de la rêverie sont au programme de ces 15 prochains jours. Dans l'attente de vous retrouver je vous laisse sur ces quelques vers d' Auguste Lacaussade. Je vous souhaite un bel été.

Paysage

Midi. L’astre au zénith flamboyait dans les cieux.
L’azur immaculé, profond et radieux,
Posait sur l’horizon sa coupole sereine.
Le fleuve au loin passait, lent, sur la brune arène.
Des vallons aux coteaux, des coteaux aux vallons,
Les champs jaunis ou verts prolongeaient leurs sillons.
Sur les versants ombreux des collines prochaines
La forêt étageait ses hêtres et ses chênes.
Ce n’est plus, ô printemps ! tes riantes couleurs ;
C’est l’été mûrissant aux fécondes chaleurs.
Sous les soleils d’août, d’une teinte plus dure,
L’arbre à l’épais feuillage assombrit sa verdure ;
La fraîcheur a fait place à la force ; l’été
Resplendit dans sa flamme et sa virilité.
Aux fleurs ont succédé les fruits, — saintes richesses
De l’homme ; — la nature a rempli ses promesses.

Il est midi. Planant dans l’immobilité,
L’astre épanche sa flamme avec tranquillité.
Le vent s’est assoupi, la forêt est paisible.
Parfois, sous les rameaux, l’oiseau chante, invisible,
Puis se tait, fatigué de lumière, et s’endort ;
Les abeilles, les taons des bois, les mouches d’or,
Enivrés des rayons qui tombent des ramures,
Sur l’herbe tiède et molle éteignent leurs murmures :
La lumière au silence, hymen mystérieux,
S’accouple dans la paix des bois et dans les cieux.

Paix sainte des grands bois ! paix des cieux pleins de flamme !
Heureux, heureux qui peut, dans ses yeux, dans son âme,
Sans pleurs, sans deuils poignants, sans regrets acérés,
Paix saintes, recevoir vos effluves sacrés !
Heureux l’esprit sans trouble, heureuse la paupière
Que le silence enivre et qu’endort la lumière,
Qui jouit d’un beau jour sans le voir se ternir
Des ombres qu’après soi traîne le souvenir !

Auguste Lacaussade, Les Automnales (1876)

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02 août 2017

1er mercredi du mois: que lisez-vous?

Livre-ouvert-

Un blog c’est partager, échanger.

 Aussi afin de respecter cette définition « d’échanger » j’ai décidé d’ouvrir une nouvelle catégorie : « 1er Mercredi du mois : que lisez-vous ? ».

A vous de répondre si vous le souhaitez. Vous pourrez partager juste un titre de livre avec l’auteur, ou même une impression en quelques mots  si vous voulez sur votre (vos) lecture(s) en cours, celle(s) que vous venez de terminer ou celle(s) à venir pour le mois. Le but : se donner des idées, des envies de lecture…. Si cette rubrique est bien accueillie je renouvellerai la question tous les mois !

Dans l’attente de vous lire….

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29 juillet 2017

Retrouve-moi, Carol O'Connell

retrouve moi

Deux enquêtes en une pour Kathy Mallory que je découvre dans cette première lecture d’un roman de Carol O’Connell. Etrange personnage que cette inspectrice à la psychologie particulière, tourmentée. On se retrouve ici projeté le long de la très longue route 66, ou du moins ce qu’il en reste, traversant plusieurs Etats à la recherche d’un serial killer mais aussi à la recherche de réponses sur les origines de notre enquêtrice. Si l’intrigue est bien ficelée, j’ai eu un peu de mal avec l’héroïne. Le personnage est froid et extrêmement distant ce qui est voulu par l’auteur et ce qui fait la particularité de son inspectrice et c’est réussi ! Mais pour le coup je crois que je n’ai pas accroché… Le livre n’en reste pas moins un bon polar bien mené, très psychologique où rien ne laisse présager du dénouement, un bon moment de lecture tout de même !

 

Quatrième de couverture :

 

L'inspectrice Kathy Mallory a brusquement quitté New York, sans laisser d'explications... juste un cadavre dans son appartement. Son coéquipier et ami, le sergent Riker, finit par retrouver sa trace en Pennsylvanie, à des centaines de kilomètres. Visiblement l'inspectrice suit une piste, sans relâche, sur la célèbre Route 66 maudite depuis des années - depuis qu'un serial killer y a éparpillé les restes de ses victimes, des petites filles, toutes âgées de cinq à sept ans. Mais Kathy n'est pas seule. Des parents terrassés par la douleur hantent les lieux, longeant la route en une caravane lugubre, à la recherche de ces enfants disparues. Kathy roule, comme si de cette quête effrénée dépendait sa propre vie. Comme si elle répondait à l'appel mystérieux, lancé par une voix du fond de sa mémoire : retrouve-moi...

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20 juillet 2017

La première gorgée de bière..., Philippe Delerm

la premiere gorgée de Biere

Philippe Delerm était camarade de classe de mon père à Louveciennes (78), il est donc évident que la bibliothèque de mes parents recèle quelques-uns de ses écrits, pour la plupart de vrais bijoux. Ayant un rendez-vous médical de prévu je recherchais quelque chose de pas trop long à lire pour la salle d’attente et j’ai trouvé ce petit livre chez eux….

Petit livre oui, mais vrai concentré de petits plaisirs. Le principe m’a plu, succession de souvenirs tendres, brèves joliment peintes, un brin de poésie et une écriture sensitive.

Certaines anecdotes ont fait écho en moi, tout de suite, et c’était bien agréable que de repenser à ces bonheurs simples. D’autres histoires un peu moins évocatrices pour moi, peut être du à un décalage générationnel…. et puis nous ne vivons pas tous les mêmes expériences ou du moins pas toujours avec la même sensibilité, mais ces brèves sont tellement bien écrites, décrites que l’on pourrait se les approprier sans les avoir vécues.

Philipe Delerm arrive ici à capturer des moments précieux, c’est l’éphémère qui s’installe et s’éternise…à savourer donc.

 

 

Quatrième de couverture :

 

C'est facile, d'écosser les petits pois. Une pression du pouce sur la fente de la gousse et elle s'ouvre, docile, offerte. Quelques-unes, moins mûres, sont plus réticentes - une incision de l'ongle de l'index permet alors de déchirer le vert, et de sentir la mouillure et la chair dense, juste sous la peau faussement parcheminée. Après, on fait glisser les boules d'un seul doigt. La dernière est si minuscule. Parfois, on a envie de la croquer. Ce n'est pas bon, un peu amer, mais frais comme la cuisine de onze heures, cuisine de l'eau froide, des légumes épluchés - tout près, contre l'évier, quelques carottes nues brillent sur un torchon, finissent de sécher.

 Alors on parle à petits coups, et là aussi la musique des mots semble venir de l'intérieur, paisible, familière. De temps en temps, on relève la tête pour regarder l'autre, à la fin d'une phrase ; mais l'autre doit garder la tête penchée - c'est dans le code. On parle de travail, de projets, de fatigue - pas de psychologie. L'écossage des petits pois n'est pas conçu pour expliquer, mais pour suivre le cours, à léger contretemps. Il y en aurait pour cinq minutes, mais c'est bien de prolonger, d'alentir le matin, gousse à gousse, manches retroussées.

 On passe les mains dans les boules écossées qui remplissent le saladier. C'est doux ; toutes ces rondeurs contiguës font comme une eau vert tendre, et l'on s'étonne de ne pas avoir les mains mouillées. Un long silence de bien-être clair, et puis :

- Il y aura juste le pain à aller chercher

 

Je me permets ici de voler deux autres extraits (sur 34) pour le plaisir…j’espère que l’auteur ne m’en tiendra pas rigueur…

  

Le croissant du trottoir

 

On s'est réveillé le premier. Avec une prudence de guetteur indien on s'est habillé, faufilé de pièce en pièce. On a ouvert et refermé la porte de l'entrée avec une méticulosité d'horloger. Voilà. On est dehors, dans le bleu du matin ourlé de rose : un mariage de mauvais goût s'il n'y avait le froid pour tout purifier. On souffle un nuage de fumée à chaque expiration : on existe, libre et léger sur le trottoir du petit matin. Tant mieux si la boulangerie est un peu loin. Kérouac mains dans les poches, on a tout devancé : chaque pas est une fête. On se surprend à marcher sur le bord du trottoir comme on faisait enfant, comme si c'était la marge qui comptait, le bord des choses. C'est du temps pur, cette maraude que l'on chipe au jour quand tous les autres dorment.

Presque tous. Là-bas, il faut bien sûr la lumière chaude de la boulangerie, c’est du néon, en fait, mais l'idée de chaleur lui donne un reflet d'ambre. Il faut ce qu'il faut de buée sur la vitre quand on s'approche, et l'enjouement de ce bonjour que la boulangère réserve aux seuls premiers clients - complicité de l'aube.

_ Cinq croissants, une baguette moulée pas trop cuite !

Le boulanger en maillot de corps fariné se montre au fond de la boutique, et vous salue comme on salue les braves à l'heure du combat.

On se retrouve dans la rue. On le sent bien : la marche du retour ne sera pas la même. Le trottoir est moins libre, un peu embourgeoisé par cette baguette coincée sous un coude, par ce paquet de croissants tenu de l'autre main. Mais on prend un croissant dans le sac. La pâte est tiède, presque molle. Cette petite gourmandise dans le froid, tout en marchant : c'est comme si le matin d'hiver se faisait croissant de l'intérieur, comme si l'on devenait soit même four, maison, refuge. On avance plus doucement, tout imprégné de blond pour traverser le bleu, le gris, le rose qui s'éteint. Le jour commence, et le meilleur est déjà pris.

 

 

Aller aux mûres

 

C'est une balade à faire avec de vieux amis, à la fin de l'été. C'est presque la rentrée, dans quelques jours tout va recommencer ; alors c'est bon, cette dernière flânerie qui sent déjà septembre. On n'a pas eu besoin de s'inviter, de déjeuner ensemble. Juste un coup de téléphone, au début du dimanche après-midi :

– Vous viendriez cueillir des mûres ?

– C'est drôle, on allait justement vous le proposer !

On s'en revient toujours au même endroit, le long de la petite route, à l'orée du bois. Chaque année, les ronciers deviennent plus touffus, plus impénétrables. Les feuilles ont ce vert mat, profond, les tiges et les épines cette nuance lie-de-vin qui semblent les couleurs mêmes du papier vergé avec lequel on couvre livres et cahiers.

Chacun s'est muni d'une boîte en plastique où les baies ne s'écraseront pas. On commence à cueillir sans trop de frénésie, sans trop de discipline. Deux ou trois pots de confitures suffiront, aussitôt dégustés aux petits déjeuners d'automne. Mais le meilleur plaisir est celui du sorbet. Un sorbet à la mûre consommé le soir même, une douceur glacée où dort tout le dernier soleil fourré de fraîcheur sombre.

Les mûres sont petites, noir brillant. Mais on préfère goûter en cueillant celles qui gardent encore quelques grains rouges, un goût acidulé. On a vite les mains tachées de noir. On les essuie tant bien que mal sur les herbes blondes. En lisière du bois, les fougères se font rousses, et pleuvent en crosses recourbées au-dessus des perles mauves de bruyère. On parle de tout et de rien. Les enfants se font graves, évoquent leur peur ou leur désir d'avoir tel ou tel prof. Car ce sont les enfants qui mènent la rentrée, et le sentier des mûres a le goût de l'école. La route est toute douce, à peine vallonnée : c'est une route pour causer. Entre deux averses, la lumière avivée se donne encore chaude. On a cueilli les mûres, on a cueilli l'été. Dans le petit virage aux noisetiers, on glisse vers l'automne.

 

 

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12 juillet 2017

Le monde à l'envers

Pour mon fils qui après lecture de ce poème aimerait que ce monde existe....

LE MONDE À L’ENVERS

Un jour où je dormais les yeux ouverts,
J’ai rêvé́ qu’après un grand tremblement de terre,
Le monde entier fonctionnait à l’envers,
Les esquimaux se retrouvèrent en paréos et
Les hawaïens dans des igloos,
Les libellules rampaient comme des limaces,
Les tortues fendaient l’air de leur carapace,
Les escargots filaient à toutes pattes et
Les zèbres pesants laissaient passer les mille-pattes,Les poissons perchaient dans les bois,
Les oiseaux nageant chantaient sous l’eau à pleine voix, Les crabes marchaient droit,
Les arbres plantaient leurs racines dans l’espace,
Les nuages se roulaient dans la mer et
Les vagues bruissaient dans le ciel,
Et moi, je marchais à travers tout cela,
La tête en bas, et tout émerveillée,
Je souriais de tous mes orteils.

Lucie Spède (1936 – 2010) 

 

reflets ou le monde à l'envers, ©Patrick

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